La justice, Nick Conrad et son miroir déformant

 

Dans un pays où la liberté ne saurait s’opposer à l’égalité et à la fraternité, peut-on appeler, publiquement et en toute impunité, au meurtre et à la torture d’une population en raison de sa couleur de peau ? Oui, selon Nick Conrad : dans son clip-vidéo intitulé « Pendez les Blancs » mis en ligne en septembre 2018 avant d’être retiré, ce rappeur de Noisy-le-Grand mettait en scène l’exécution d’un homme blanc et appelait à attraper des bébés blancs, à les écarteler « pour divertir les enfants noirs ». Des paroles et des images qui avaient suscité des réactions outrées chez quelques politiques et membres du gouvernement, dans des associations et certains médias, même si Nick Conrad, lui-même surpris d’être ainsi projeté dans la cour des grands, avait aussi été soutenu par d’autres (artistes) au nom de la sacro-sainte liberté d’expression.

 

Naïvement sans doute, on pouvait légitimement s’attendre à une inculpation pour « incitation à la haine raciale » ou, à défaut, à tout autre chef mentionnant le racisme comme circonstance aggravante. Mais la Justice est tout sauf naïve : mettrait-elle prudemment en balance le potentiel de violence et de désordre social des forces en présence ? On n’ose le penser. Cependant, elle semble porter l’étendard de la repentance en légitimant, par ses qualifications atténuées et ses relaxes, un contre-racisme accepté et grandissant,ce qui revient à fabriquer de l’impunité pour le plus grand nombre.

 

Le chef d’accusation retenu : « Provocation publique à la commission d’un crime ou d’un délit ». Le racisme anti-Blancs n’existe donc pas aux yeux de la justice française, qui reconnaît pourtant le 9 janvier, lors de la mise en délibéré de l’affaire, « une charge violente à l’encontre d’une population, identifiable et stigmatisée, en l’occurrence les Blancs ». 

 

Pour bénéficier de droits que d’autres n’ont pas (et qu’ils ne revendiquent d’ailleurs pas, sans doute parce qu’ils ne souffrent pas autant que Nick Conrad), il faut remplir deux conditions qui se concentrent finalement en une seule dénomination : le Rap.

 

Il convient d’abord d’enchâsser sa violence haineuse dans l’écrin protecteur de la création artistique : du rythme, une gestuelle mimétique, un texte ordurier, le tout mis en scène dans un clip-vidéo sanglant, et l’on pourra toujours invoquer au besoin, comme le fait Nick, « la fiction », « le second degré », le « miroir » tendu comme une main fraternelle vers ceux qui, plutôt que de prendre les mots au pied de la lettre et les images pour ce qu’elles montrent, devraient au contraire y déceler un message d’amour.

 

Ensuite, il faut appartenir aux classes défavorisées dont la jeunesse, dite « de banlieue » mais en réalité de plus en plus de centre-ville, victime de violences sociales, de rejet, de discrimination, ne fait que renvoyer son malaise à la face blême de la société. Autant dire que Nick Conrad obtient une note excellente, puisqu’il affirme que son texte fonctionne comme un miroir ; peu importe que ce miroir soit plutôt déformant, renvoyant aux Blancs de la France d’aujourd’hui l’image lointaine de l’Amérique esclavagiste du 18èmesiècle. Notons que ce bel exemple de glissement et de rétrogradation identitaire n’est que l’illustration de l’idéologie racialiste directement importée des Etats-Unis par le mouvement indigéniste en France. L’Histoire, ici la traite négrière, tient lieu de justification à l’expression d’une nouvelle haine, comme un juste retournement de violence contre une population qui, n’ayant pas été elle-même persécutée, s’efforce de l’endurer, sans que cela soit pour autant considéré comme du racisme : cette grille de lecture condamne toute possibilité de porter un regard attentif au présent. L’enjeu est d’établir le caractère indiscutable du double amalgame que la justice semble prendre en compte dans ses décisions :rap-violence-victime contre pouvoir blanc-domination-esclavagisme.

Cette violence est donc admise, légitimée (la jurisprudence est à cet égard sans ambiguïté), et doit faire l’objet d’un large consensus. Et qu’importe la réception que peut en faire une jeunesse bercée de discours victimaires l’encourageant, tacitement ou ouvertement, à s’opposer par la violence à tout ce qui pourrait entraver son sentiment de toute puissance. La question est de savoir s’il est raisonnablement possible d’attendre d’elle une lecture au second degré…

 

Si la justice estime ne juger qu’une fiction, les faits de racisme anti-Blancs sont bien réels : en atteste le sondage de l’IFOP qui révélait déjà en 2014 que le racisme anti-Blancs est « une réalité assez répandue » pour 46% des Français… L’issue du procès révèlera si cette réalité est occultée au profit de la seule question de la liberté d’expression artistique.

 

Le message « Pendez-les Blancs » véhiculé par Nick Conrad n’est pas le simple produit de son imaginaire : il traduit un climat de haine qui fait de nombreuses victimes dans la société et ne saurait être compris autrement que comme une incitation à davantage de violence. Il serait alors naïf de croire que ce ferment explosif restera encore longtemps cantonné à l’inattaquable sphère du Rap.

 

Aurore Mancini,

 

Co-fondatrice de l’OLRA, étudiante en Philosophie

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